vendredi 12 décembre 2008

Récit de Patrice Franceschi sur Amin Wardak

Dans un dialogue à trois, entre Gérard Chaliand, Patrice Franceschi, et Jean-Claude Guilbert, De l’esprit d’Aventure, éditions de l’Aube, 2003, Patrice Franceschi témoigne au sujet d’Amin Wardak :


Photo de gauche à droite : Philippe Lemoulte, Gérard, Philippe Béasse, Hélène Cézériat, Amin Wardak, Patrice Franceschi.

Patrice Franceschi : Mais c’est pendant la guerre d’Afghanistan que je me suis aperçu d’autre chose : l’aventurier ne pouvait pas être spectateur. Il se devait d’être acteur. La notion d’engagement dans l’aventure, qu’elle soit politique, militaire, sportive, scientifique, m’a semblé alors d’une grande importance. Vivre la guerre d’Afghanistan comme spectateur, c’était vivre à coup sûr une forme d’aventure. Mais il n’y avait aucun esprit d’aventure à cela si l’on ne s’y engageait pas activement, d’une manière ou d’une autre. C’est cette prise de conscience qui explique mes engagements ultérieurs. […]

L’aventurier est donc acteur. Mais faut-il pour autant éliminer de la notion d’aventure tous ceux qui se contentent d’être spectateurs ? Restons sur le cas des journalistes. Le journalisme a été pour moi l’une des grandes illusions perdues de mon existence. J’ai été journaliste indépendant pendant quatre années, entre vingt-cinq et vingt-neuf ans. A cette époque, je croyais qu’il était une voie parmi d’autres de l’aventure, peut-être même une voie royale. Je me suis aperçu très vite, en Afghanistan, que le métier de témoin ne me convenait pas, même s’il pouvait comporter de l’aventure. […]

Celui qui m’a le plus marqué, dans un contexte de guerre, est le commandant Amin Wardak, pendant le conflit afghan. Cela fait maintenant vingt-deux ans que je partage avec lui tout ce qui le concerne de près ou de loin. Et c’est encore à travers lui que tous les événements d’Afghanistan me touchent aujourd’hui. Evidemment, Amin Wardak a peu de choses à voir avec Amilcar Cabral. Quand je l’ai rencontré, un mois après l’invasion soviétique de 1979, il n’avait pas trente ans et aucun sens politique, à la manière dont nous l’entendons chez nous, aucune préparation intellectuelle, culturelle ou universitaire spécifique. Il était simplement le fils d’un grand seigneur traditionnel, celui de la province du Wardak aux marches de Kaboul. Il était jeune, beau, magnifique, plein de prestance, de générosité, d’hospitalité et empli de ces valeurs humaines à la recherche desquelles j’étais à cet âge-là. De surcroît, il était courageux au combat, je m’en apercevrais très vite, et décidé à combattre tout ennemi envahissant son pays. Pur produit d’une société traditionnelle jamais colonisée par quiconque, il était l’antithèse d’un Cabral ou d’un Che Guevara aux motivations essentiellement politiques. Il n’avait pas de culture particulière dans ce domaine. D’une certaine manière, je trouvais cela rafraîchissant. Amin Wardak n’était qu’un patriote. Tous les Afghans à cette époque l’étaient d’ailleurs, songeant surtout à défendre leurs femmes et leurs enfants, leur religion, leur culture et leur identité, sans voir beaucoup plus loin. A l’âge que j’avais, je considérais donc Amin comme une sorte de Robin des Bois ou de chevalier du roi Arthur, qui guerroyait uniquement pour défendre son peuple, sa famille et ses traditions. C’était un seigneur au sens où l’entendait la société féodale afghane, mais je m’en fichais complètement dans la mesure où tout son peuple le soutenait. Tout le Wardak était derrière lui, et je garde des images très fortes des milliers d’hommes en armes, ceinturés de cartouchières, à pied ou à cheval, capes et turbans flottant au vent, qui descendaient des montagnes pour l’accueillir quand nous rentrions de quelque équipée lointaine.

Amin avait étudié au lycée français de Kaboul, parlait notre langue et était particulièrement ouvert sur l’étranger, conscient de l’évolution nécessaire que devait connaître son pays. Mais il refusait que cette évolution se fasse sous la botte étrangère. A ses yeux, les changements en Afghanistan devaient se faire par les Afghans, pour les Afghans et en tenant compte des traditions afghanes. C’était un discours qui ne me déplaisait pas.

Si l’armée Rouge n’avait pas attaqué son pays, Amin aurait sans doute pris la relève de son père et je n’aurais jamais entendu parler de lui. Mais il y a eu la guerre et moi qui venais découvrir ce qu’elle était, naïf comme on peut l’être à vingt-quatre ans, dans ce pays fascinant, tout droit sorti de l’époque médiévale. C’était mon destin, et le sien, de nous rencontrer dans un hôtel borgne du Pakistan, qui servait de base arrière à la résistance afghane. C’était tout au début de la guerre et Amin retournait dans sa province en escortant la première de ses caravanes d’armes. C’est ainsi que tout a commencé.

Pourquoi Amin Wardak m’a-t-il happé ensuite de cette manière, et pour aussi longtemps ? Pour de multiples raisons, je crois. D’abord, j’étais très jeune et cela compte. Selon l’âge auquel on fait certaines rencontres avec certaines personnes, il n’en résulte pas les mêmes conséquences ou la même intensité. A vingt-quatre ans, on peut être très sensible au combat du faible contre le fort, à la dimension romantique du contexte d’une guerre et d’un pays. On a toute la vie devant soi, on a peu d’attaches, et du temps à revendre. On est prêt à toutes les aventures. Cela dit, je sais très bien qu’aujourd’hui, à quarante-sept ans, je referais exactement la même chose…

Ensuite, il y a eu les premiers mois de guerre dans les montagnes. Je les ai partagés avec Amin et ses hommes. Notre amitié est née au cours de cette période, dans les épreuves vécues ensemble, la fatigue des marches interminables, la faim, la soif, le froid des nuits sous les étoiles, l’angoisse des embuscades, l’espoir de la victoire. Elle s’est construite peu à peu, se renforçant de la générosité tragique de ces maquisards que tout le monde oubliait à l’époque. Les guérilleros du Wardak étaient, de surcroît, remarquablement humains comparés aux autres Afghans. Leurs différentes tribus étaient peu sensibles à l’intégrisme islamique et il les a relativement épargnées tout au long de la guerre.

Quand je regarde aujourd’hui cette année 1980, je vois combien elle a représenté un tournant dans ma vie. Mais s’il n’y avait pas eu ma rencontre avec Amin Wardak, tout aurait été très différent, parce qu’Amin était largement au-dessus de la moyenne des commandants de la résistance afghan à l’époque. S’il n’avait pas existé, jamais je ne me serais engagé comme je l’ai fait pendant les années qui ont suivi.

Je ferai ici une nouvelle fois référence à Roger Stéphane pour dire que mon engagement a été celui d’un aventurier et non d’un militant. Pour des raisons assez simples, au fond. Lorsque je suis arrivé en Afghanistan, je n’avais aucune formation politique, je n’avais jamais milité nulle part, et ma connaissance des problèmes internationaux se limitait à ce que j’avais pu acquérir par la lecture ou quelques expériences personnelles dans certains pays. J’étais totalement apolitique. […]

Quand je suis arrivé en Afghanistan en novembre 1979, après avoir lu, dans un journal, qu’une rébellion était en train de se développer contre le régime communiste de Kaboul, j’avais donc progressé dans ma connaissance du communisme et de son histoire, mais je n’arrivais pas avec des idées arrêtées. C’est l’invasion soviétique qui m’a fait basculer dans le camp des Afghans. Pour des raisons de liberté et de justice. C’est pourquoi je peux encore affirmer, plus de vingt ans après, que je me suis battu pour les Afghans et non contre les Russes. Je me serais battu de la même manière contre n’importe quel envahisseur de l’Afghanistan. […]

On n’a pas idée aujourd’hui de ce que peut signifier une éducation « à la dure ». Je me souviens, par exemple, de ma première marche, musette sur le dos, sous le soleil d’Afrique, au milieu de la savane. J’avais huit ans, j’étais louveteau et c’était un sergent parachutiste qui nous dirigeait, amical mais inflexible. Nous campions avec de simples toiles de tentes, passant des nuits trempés sous les tornades. J’ai souvent détesté cette éducation en la subissant, j’en ai reconnu plus tard l’efficacité pour affronter des épreuves de la guerre ou de l’aventure extrême. Je m’en suis souvenu en instruisant les hommes d’Amin en Afghanistan, n’épargnant pas leur sueur à l’entraînement pour épargner leur sang au combat.

Il faut maintenant que je vous raconte comment, matériellement, j’ai pu aller an Afghanistan. Après avoir lu dans un journal que les Afghans s’étaient rebellés contre le régime communiste de Kaboul, je m’étais rendu chez mon éditeur de l’époque, Arthaud. Je venais de publier chez lui L’Exode vietnamien, qui racontait ce que j’avais vu et vécu sur L’Île de lumière avec Bernard Kouchner et toute l’équipe d’alors, qui allait être à l’origine de « Médecins du Monde ». J’avais dit à mon éditeur : « J’ai envie de connaître ces rebelles d’Afghanistan dont personne ne parle. Ils m’intéressent. J’aimerais vivre avec eux et raconter leur vie dans un livre. Ca vous dirait de publier ça ? » Mon éditeur m’avait répondu : « Pourquoi pas ? Si vous avez envie d’y aller, allez-y. Voilà un peu d’argent. Revenez quand même avant un an… »

C’est comme ça que je me suis embarqué sur un cargo en partance pour le Pakistan, le Gaugin, un porte-conteneurs de la CGM. De là, j’ai gagné les maquis afghans avec mon ami Pascal Manoukian, qui allait faire les photos de mon livre, Ils ont choisi la liberté, que j’allais effectivement publier un an plus tard.

Je suis donc arrivé dans ce fichu pays un mois avant l’invasion soviétique. Je ne connaissais rien à l’Afghanistan et à cette guerre qui débutait. Je me suis retrouvé dans un camp qui appartenait à un parti fondamentaliste, celui de Gulbuddin Hekmatiar, le Hezb-i-islami, dans la région de Zaboul. Je n’ai pas du tout aimé ces hommes bornés qui haïssaient l’Occident. Je me rappelle m’être dit : « Si les Afghans c’est ça, je reste un mois ou deux et je rentre. Je n’ai rien à faire avec ces gens-là. » Mais un mois après mon arrivée, c’était l’invasion soviétique. Et un mois plus tard, après avoir vécu l’occupation de Kaboul, je rencontrais Amin Wardak. Je découvrais en même temps ce qu’était réellement l’armée Rouge et comment elle bombardait sans pitié les populations, rasant les villages et massacrant les civils. Je découvrais ce qu’était l’Union soviétique, je découvrais ce qu’était le communisme, en tout cas celui qui s’exprimait en Afghanistan en oppressant un peuple qui voulait rester lui-même. Tout cela, je ne le découvrais pas dans des livres, je ne le découvrais pas dans des manifestions parisiennes ou des réunions politiques à la Mutualité, je ne le découvrais pas dans un bref voyage d’observateur. Je le découvrais sur une très longue période, dans son horreur physique et sa dimension tragique. Je découvrais l’armée d’une superpuissance qui tentait d’écraser un petit peuple qui ne lui avait rien fait et ne demandait rien à personne. Je me suis immédiatement senti du côté de ces pauvres gens, c’est comme ça. Parce qu’ils se battaient avec de vieilles pétoires contre des hélicoptères, marchaient pieds nus dans la neige et devaient se contenter d’un peu de pain et de riz pour se nourrir et que je vivais cela avec eux, je me suis senti concerné. L’indifférence m’est apparue à ce moment-là comme une véritable obscénité intellectuelle. C’est depuis cette époque que j’ai une sainte horreur pour ceux qui s’indignent par les mots et n’agissent pas par des actes à la hauteur de leur indignation.

Je vais donc aider Amin Wardak sans y mettre de limite, mais en décidant dès le départ de ne pas m’identifier aux Afghans et de continuer à vivre ma propre vie en ne revenant en Afghanistan que par intervalles. C’était important pour moi de ne pas tomber dans ce piège de l’identification. Mais même quand je n’étais pas présent sur place, Amin savait qu’il pouvait totalement compter sur moi. De toute façon, il y avait aussi fort à faire à l’étranger pour l’aider.

Ce serait trop long ici de raconter toutes ces années et tout ce qui s’est passé. Sachez simplement que je n’ai jamais touché la moindre solde ni profité du moindre avantage et la vérité oblige à dire que j’ai mis la main à la poche plus souvent qu’à mon tour. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par amitié pour le commandant Amin Wardak, de l’engagement humanitaire à l’engagement militaire, quand j’ai compris que le premier était largement insuffisant pour manifester une réelle solidarité avec les Afghans.

Mon engagement est monté d’un cran en 1983 quand Amin Wardak est devenu mon frère de sang selon le code afghan, après les combats que nous avions connus autour de la ville de Ghazni cette année-là. A partir de ce moment, je me suis senti tenu d’aller jusqu’au bout, de faire tout ce que je pouvais pour Amin, de ne jamais l’abandonner, et cela jusqu’à la libération de Kaboul qui est intervenue neuf ans plus tard, en 1992. C’est pourquoi, d’ailleurs, après cette date et les débuts de la guerre civile, ayant tenu les promesses que j’avais faites, j’ai pris un peu de recul et n’ai plus participé à quoi que ce soit qui, de près ou de loin, touchait au domaine militaire. Ce n’était plus une guerre juste. A ce propos, mon expérience d’autres guerres, ailleurs dans le monde, me fait dire aujourd’hui que s’il n’existe pas de guerres propres, certaines sont plus sales que d’autres. Du côté afghan, la guerre contre l’armée Rouge a été une guerre exemplaire par rapport à bien d’autres. Ensuite, entre Afghans, ça a été une autre histoire…

Pour mettre les choses à leur juste place, j’aimerais préciser que, d’un point de vue militaire, je n’ai pas été utile à grand-chose pendant toutes ces années. Je veux dire par là que ma présence n’a pesé en rien sur l’issue de quoi que ce soit. Ce type de guerre dépasse largement les engagements individuels d’étrangers au service de nationaux. C’est la raison pour laquelle j’avoue avoir peu d’estime pour certains Français qui racontent volontiers dans les médias tout ce que la victoire afghane leur doit, alors qu’ils n’ont jamais eu à coller leur corps à la terre afghane pour survivre à un pilonnage d’artillerie ou à fermer les yeux d’un frère d’armes tué au combat. Bien sûr, je crois avoir été utile à de nombreux Afghans en mettant en place des « hôpitaux », en participant à la réhabilitation de l’agriculture ou en organisant de nombreuses caravanes de vivres ou de vêtements. Mais c’est autre chose.

J’aimerais préciser un autre point. Je crois qu’Amin m’a accordé confiance et amitié pendant toutes ces années parce que je ne l’ai jamais jugé. Je me suis toujours refusé à porter un regard européocentriste sur ce qu’il était ou sur ce qu’était sa société. Je me suis toujours gardé de toute tentation néocolonialiste dans mes jugements personnels. J’ai tenté de comprendre les Afghans sans préjugé, sans idée reçue, sans a priori, et je crois qu’ils m’en ont été reconnaissants. Dans toutes les sociétés où je suis resté un certain temps, des Pygmées aux Kurdes en passant par les Indiens, les Papous, les rebelles birmans ou n’importe quelle autre, j’ai tenté d’observer cette attitude, qui n’est pas toujours facile. Mais je crois que c’est la seule attitude qui vaille, par respect pour les hommes et par souci de les comprendre tels qu’ils sont en non pas tels que nous voudrions qu’ils soient selon nos critères. Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pas de refuser de juger ces sociétés ou de décider qu’elles se valent toutes ; il s’agit de les juger librement, sans leur faire porter le poids de ce jugement. Avec les Afghans, je pouvais juger, par exemple, que la condition des femmes ne me convenait pas et de leur dire franchement. Mas en reconnaissant en même temps que c’était à eux qu’il appartenait de décider ce qu’ils avaient à faire pour leur propre société.

Dans le domaine de cette aventure militaire qu’a été pour moi l’Afghanistan, je vais quand même vous raconter une petite anecdote amusante, qui date de 1982. J’étais pilote d’avion depuis peu – après avoir dépensé tous les droits d’auteur de mon premier livre et mangé des sandwichs – et j’avais proposé à Amin de créer la première « Aviation de l’Afghanistan libre ». C’était très romantique, n’est-ce pas ? Puisque l’armée Rouge avait la maîtrise du ciel, il fallait la lui ôter. Vraiment, nous ne doutions de rien… J’avais donc acheté – avec les droits d’auteur d’un autre livre – le premier appareil de cette future aviation, un malheureux Morane Saulnier 880 d’occasion, qui tenait à peu près l’air, après quelques frayeurs, et qu’il était possible d’armer. Je devais le convoyer au Pakistan, où il était prévu de construire une piste d’aviation secrète dans la zone tribale, celle où doit se cacher aujourd’hui Ben Laden… C’est de là que nous décollerions, moi et les pilotes afghans que j’aurais formés, afin d’appuyer au sol les combattants d’Amin. Ce sont les Pakistanais qui m’ont indirectement sauvé la vie en interdisant l’opération. Ils craignaient bien sûr que les Soviétiques y trouvent un prétexte pour pénétrer chez eux. Si nous avions pu mener ce projet à bien, je pense franchement que je n’aurais pas atteint l’année 1983…

Avant de terminer avec Amin Wardak, qui a profondément changé le cours de ma vie, ou plutôt qui l’a prolongée, je voudrais quelques explications sur l’autre aspect de mon engagement en Afghanistan, celui de l’humanitaire. Dans la société occidentale d’aujourd’hui, il est fort mal vu de mélanger humanitaire et militaire. Je conçois qu’en règle générale c’est une bonne chose dans la plupart des conflits. Mais il faut alors reconnaître que cela implique des idéaux limités et un engagement qui l’est tout autant. Car aider des hommes en danger de manière simplement humanitaire, cela signifie quoi, au fond ? Qu’on ne veut pas les aider jusqu’au bout. On est prêt à satisfaire une partie de leur demande, celle qui convient, mais pas le reste. Cela me paraît naturel dans tous les cas où l’on ne partage pas l’idéal d’un combat. Mais dans le cas contraire, ne s’agit-il pas de lâcheté ? Si j’avais eu vingt ans en 1940, je sais que je ne me serais pas contenté d’être infirmier ou magasinier. J’aurais voulu être en première ligne pour combattre l’invasion nazie. Encore aujourd’hui, je considère qu’aux situations que l’on juge inacceptables dans le monde il faut donner la réponse qui correspond à ces situations. La réponse est parfois politique ou diplomatique, parfois humanitaire, parfois militaire, et il arrive qu’elle doive être tout cela à la fois quand on partage totalement l’idéel d’un combat. Mesurer alors son aide, c’est faire preuve au minimum d’hypocrisie. J’étais dans l’affaire afghane jusqu’au cou moralement et j’ai essayé d’être à la hauteur de cela, comme je le pouvais à cet âge, sans compter, pour aider des gens que j’aimais. Et j’ai eu ma part de sueur, de sang et de larmes.

C’est Bernard Kouchner qui, il y a des années de cela, m’a fait comprendre pourquoi nous pourrions être critiqués dans notre soutien aux Afghans : « Tu comprends, me dit-il un jour, pour beaucoup de gens, la guerre d’Afghanistan, c’est une guerre de droite… » Tout cela parce que l’adversaire était censé être de gauche. Mais si la gauche c’était tous ces cadavres civils Afghans, eh bien, j’avais été trompé sur toute la ligne et je n’avais rien à faire de ces démarcations politiques. Être du côté des sandinistes à la même époque, par exemple, posait beaucoup moins de problèmes de conscience à ces gens-là. Pour moi, la guerre d’Afghanistan était et restera une guerre contre l’oppression, et si les hasards de la vie m’avaient mené chez les sandinistes avec un personnage de la qualité d’Amin, j’aurais fait la même chose, en me méfiant tout autant des dérives idéologiques.

En Afghanistan, je voulais donc aider ces hommes à reconquérir leur liberté. C’était l’engagement essentiel. Je n’étais pas venu pour aider les Afghans à mieux manger ou à mieux se soigner. Ce n’était qu’une partie de leur liberté. Pour être cohérent avec moi-même, je ne pouvais donc pas me limiter à l’humanitaire. Je ne pouvais pas mettre une restriction à l’aide que je pouvais apporter. Cela aurait voulu dire : « Mes chers amis, je vous aide à 30 %, à 40 %, pas davantage, vous devez le comprendre. Par conséquent, débrouillez-vous pour le reste… » Amin avait besoin de tout, j’ai donc essayé de tout lui donner. Il le méritait, car c’était avant tout un homme généreux et pacifique. On pouvait lui parler des droits de l’homme ou de l’éducation des filles. Il ne torturait pas ses prisonniers ni ne les tuait, et il avait un souci permanent et touchant de préserver sa populations civiles. Quand il m’avait donné à former une unité d’assaut, le « commando Zarba », sur le modèle occidental pour accroître notre efficacité, je n’avais eu aucune peine à imposer à chaque combattant d’apprendre par cœur les conventions de Genève et de les respecter de bout en bout. Ils étaient déjà dans cet esprit grâce à Amin. A côté de ça, il y avait évidemment des partis afghans infiniment plus durs, plus intégristes et impitoyables. Sans parler des miliciens arabes, avec lesquels Amin avait fort à faire. Tous ces gens nous posaient toutes sortes de problèmes et les combats avec eux n’étaient pas rares. D’un point de vue religieux, Amin était très tolérant. Il était le représentant parfait de cette tendance traditionnelle et nationaliste, respectueuse des autres religions, imprégnée d’hospitalité pour les étrangers et donc viscéralement opposée aux fondamentalistes internationalistes de type « frères musulmans ». Pour les Américains de l’époque, Amin était trop « gentil » – c’est un général du Pentagone qui me l’a affirmé un jour de 1984 à Washington – pour mériter d’être aidé complètement. Les Américains préféraient les extrémistes, jugés plus durs avec l’ennemi commun soviétique, et c’est donc eux qu’ils appuyaient massivement. On connaît aujourd’hui le résultat.

Pour terminer, je vais évoquer une deuxième rencontre marquante, celle de Bernard Kouchner, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler. C’est par lui que j’ai découvert l’action humanitaire, qui a aussi marqué ma vie et pour laquelle j’ai donné des années de travail, sans pour autant vouloir qu’elle devienne un métier pour moi.

Kouchner connaît très bien Amin Wardak. C’est moi qui le lui ai fait rencontrer en 1980 et il l’a beaucoup aidé avec « Médecins du Monde », qui venait alors de naître. J’ai rencontré Kouchner quelques mois avant Amin. C’est étrange, mais, comme pour l’Afghanistan, tout a commencé par la lecture d’un article dans un journal au début de 1979… […]

En résumé, si j’ai choisi Amin Wardak et Bernard Kouchner comme exemples de rencontres marquantes, c’est non seulement parce qu’elles ont infléchi le cours de ma vie de manière volontaire, mais aussi parce qu’elles m’ont apporté une partie de l’expérience qui me permet de penser aujourd’hui ce que je pense de l’esprit d’aventure. […]

Gérard Chaliand : Le baptême du feu est un baptême sonore. On fait connaissance avec le fracas de la Guerre… […]

Patrice Franceschi : Pour ma part, je distinguerai le baptême du feu passif et le baptême du feu actif, si je puis dire. Car, être pris dans une guerre où les gens se tirent dessus, c’est sans doute être dans une mauvaise affaire. Mais l’on n’est pas visé directement. Alors que quand on est visé soi-même, c’est tout de même autre chose.

Mon baptême passif, donc, a eu lieu au cours de la première nuit que j’ai passée à Kaboul au moment de l’invasion soviétique. Ca tirait dans tous les sens et le ciel était envahi de guirlandes de balles traçantes. Le bruit est effectivement l’élément le plus remarquable et impressionnant de cette affaire. Les gens n’imaginent pas le bruit réel que peut faire la guerre. Le second fait marquant, c’est la sensation de désordre et de confusion qui règne partout. On ne comprend à peu près rien de ce qui se passe. C’est très souvent aussi le cas, confessons-le, quand on est impliqué activement… Rien ne se passe jamais comme prévu. Il y a aussi la distance qui compte. Être dedans ou être juste à côté de la guerre fait une immense différence. Cette première fois à Kaboul, j’étais le spectateur de quelque chose qui ne se passait ni très loin ni très près. Un spectacle plus qu’autre chose, même si on n’est jamais certain de s’en sortir absolument.

Le vrai baptême du feu, celui dans lequel on tire sur vous et où l’on doit tirer pour se défendre, s’est déroulé le 12 janvier 1981 dans les montagnes de la province du Paktia. L’endroit s’appelait Douamanda. Ce fut à peine une escarmouche, mais je m’en souviens parfaitement. Je n’étais pas avec Amin Wardak ce jour-là, mais avec son frère Ruhani. Il commandait la colonne qui escortait notre caravane, secondé par Aymal, un de ses cousins. J’étais avec quelques Français qui aidaient les Afghans et partageaient ma motivation. Nous étions en plein hiver et il faisait très beau. Il y avait de la neige partout et nous nous protégions des hélicoptères avec des draps blancs pour nous camoufler.

A Douamanda, il y avait un poste militaire soviéto-afghan qui contrôlait l’accès à une vallée menant vers le Wardak. En tentant de traverser, nous nous faisons prendre à partie par les soldats du poste. Sans bouger de leur position, ils mitraillent notre colonne qui passe au-dessus d’eux, sur l’autre versant de la vallée. Nous n’essuyons aucune perte mais devons nous mettre à l’abri. Pour passer, nous décidons d’attaquer le poste. Avec une poignée de volontaires, nous progressons sur une crête et trouvons bientôt un angle de tir favorable. En contrebas, nous apercevons des nids de mortiers qui barrent la route. Le combat s’engage d’assez loin, bref, intense et rapide, à la kalachnikov. Je me souviens surtout du canon de mon arme brûlante, d’un char qui a soudain déboulé de derrière le poste, de la volée d’obus que nous avons reçue de partout, vrombissant au-dessus de la crête et explosant à des kilomètres de là, ou percutant la montagne juste sous nos pieds, soulevant des monceaux de terre qui nous retombaient dessus, et enfin de notre décrochage en bon ordre pour rejoindre la colonne. Je n’ai pas eu particulièrement peur cette première fois. L’ennemi était trop loin et les obus ne nous ont pas réellement écrasés. Mais j’avais le cœur qui battait très vite et une sensation d’irréalité assez étrange. […]

Jean-Claude Guilbert : Pour peu qu’un baptême du feu puisse s’accomplir dans la répétition, comme on le dit des tirs d’armes automatiques, des moments pareils nous restent en mémoire avec beaucoup de précision. Pour moi, en Ethiopie, à Djibouti, à Boston, dans un hangar, et aussi avec toi, Patrice, en Afghanistan, à Ghazni, alors qu’on nous canardait de la citadelle pour nous empêcher de progresser en contrebas, à découvert. J’ai choisi de filer sur un vélo et toi tu as couru. Mais à ces moments, très rares, et étirés sur des années, j’étais baptisé depuis longtemps sans pour autant pouvoir affirmer, aujourd’hui encore, que je suis blindé de ce côté-là.

Patrice Franceschi : Je me souviens très bien de ce jour particulier à Ghazni, et de la balle qui a fait sauter le turban d’Amin au moment où nous traversions ensemble le glacis dont tu parles, battu par une mitrailleuse qui tirait depuis la citadelle. Un instant, d’ailleurs, j’ai cru qu’Amin avait reçu la balle en pleine tête. Puis je l’ai vu se relever et courir vers moi. « Inch Allah », a-t-il dit simplement.

Cela dit, en racontant ces souvenirs, je ne voudrais pas qu’on croie que nous valorisions la guerre, même si, comme nous l’avons déjà rappelé, combattre faisait autrefois partie de l’ordre des choses, même pour un philosophe comme Socrate.


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1 commentaires:

Anonyme a dit…

Amin Wardak
One of the greatest commanders of the Afghan resistance during the war against the USSR. He became known as a fighter, as a leader admired and prestigious, but also by its desire to protect the people of his region and to provide education and development. He also passionately involved in political reconstruction projects in his country. In the 90 years after the defeat and withdrawal of Soviet troops, he refused to participate in the war of power that flares from 1992 to 1996 between certain factions of the resistance. Criticizing the warlords responsible for internal conflicts, Amin Wardak trying to be a mediator. Despite the difficulties in creating a group, Amin appoints a council with some commanders and the remarkable personalities like Abdul Haq (murdered in 2001). This initiative is seen as competing with the Afghan parties in conflict, they decide to remove frames: Abdol Haq share in Dubai, Amin in Paris. The week following his departure, his companions iminents board are killed. But first on the list of men to kill other was that Amin.