mercredi 26 août 2009

Commandant Amin Wardak, Mémoires de guerre

Le témoignage d’un des sept commandants de la résistance afghane.

Pour comprendre de l’intérieur les événements, les dessous et les enjeux d’un conflit qui mit l’Afghanistan au centre du monde.

Commandant Amin Wardak, Mémoires de guerre, parution le 26 août 2009 aux éditions Arthaud.

Amin Wardak appartient à une grande famille qui règne sur la province afghane qui porte son nom depuis des siècles. Le récit de sa vie commence comme un roman chevaleresque : il passe une enfance heureuse dans le château de son père, un grand soufi qui, alors qu’Amin est petit garçon, lui apprend à chasser au lévrier dans les montagnes. L’Afghanistan est en paix.

Après des études à la faculté de Lettres, il travaille d’abord au ministère de l’Éducation nationale, puis en Iran.

Au moment du coup d’État communiste, son père le rappelle en Afghanistan pour organiser dans le Wardak la résistance au nouveau régime et à l'été 1978, cet intellectuel qui a seulement fait son service militaire d’un an, libère son territoire.

Amin Wardak fut l'un des sept commandants de la résistance antisoviétique en Afghanistan. Réfugié politique en France depuis 1995, il a rompu avec toute forme de lutte armée, mais reste un observateur attentif à la situation de son pays. Il livre ici un témoignage riche d’enseignement.

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Dans ces Mémoires, les propos d'Amin WARDAK sont recueillis par le professeur Christine de Pas, agrégée d'histoire et géographie.

Cette dernière a l'immense gentillesse de nous adresser son témoignage sur le travail qu'elle a dû livrer pour que ce livre soit ce qu'il est :

Un jour, Amin m’a raconté son conflit avec un mollah. L’histoire m’a stupéfiée, tellement inattendue, tellement scénique aussi ! L’idée d’un livre s’est alors imposée à moi. Je n’étais pas la première à le lui proposer, mais Amin était méfiant, il s’était souvent senti trahi par les journalistes et se mettait désormais à l’écart des médias français. J’ai dû renouveler plusieurs fois ma proposition. Pourquoi a-t-il finalement accepté ? Peut-être par fidélité à l’amitié avec ma famille ? Nous avons commencé pendant l’été 2005.

Pourtant, je ne connais pas l’Afghanistan. Mais dans ma famille ce pays a toujours fait partie d’une géographie mythique. Nous sommes cavaliers, et « Les cavaliers » de Kessel sont chez nous un livre fondateur. Régulièrement nous entamions, sur la plage proche de chez nous, une grande partie de « bouzkachi », ce violent jeu équestre afghan, avec pour nous la brutalité en moins, et le cadavre de chèvre remplacé par un simple foulard… Quand a commencé la résistance afghane à l’invasion soviétique, nous étions de cœur profondément solidaires et admiratifs. Et voilà qu’un jour a débarqué chez nous un ancien camarade de promotion de mon père, un « soldat perdu », Michel L., en quête d’un abri amical pour quelque temps. Sa vie semblait un peu hasardeuse, mais il était un magnifique conteur. Dans l’ancienne cuisine réchauffée d’un grand feu, il nous envoûtait de ses aventures. Nul besoin de discerner la vérité de l’imaginaire. Ses récits nous ont menés dans les combats afghans, auprès de ces fiers guerriers défendant leurs montagnes majestueuses. Nous qui pouvions vivre sur la terre de nos ancêtres, nous nous sommes identifiés à cette résistance qui semblait pourtant perdue d’avance. Mon plus jeune frère, Raoul de Torcy, a vu ses douze ans marqués d’un indélébile sceau d’aventure et de noblesse. A l’âge adulte, il s’est engagé dans la voie des aventuriers modernes, celle de l’humanitaire. Et ses missions l’ont mené, inévitablement, vers l’Afghanistan…

Tous les humanitaires français en Afghanistan connaissaient Amin Wardak, ce commandant francophone, et c’est ainsi que Raoul l’a rencontré durant les années 90, et beaucoup fréquenté, encore auréolé de son prestige. Plus tard, quand Amin a dû s’exiler en France, c’est tout naturellement que mes parents l’ont accueilli chez eux, en Normandie, comme un allié de toujours. Entre les deux familles, des liens forts se sont bientôt créés, avec le sentiment d’une grande proximité de cœur.

L’ homme que j’ai découvert à cette époque, la silhouette un peu voûtée et le regard triste derrière un sourire chaleureux, avait belle allure, avec son visage fin et élégant, sa voix douce mais autoritaire, ses manières d’une grande courtoisie, sa générosité à fleur de peau... Il est toujours difficile de questionner quelqu’un qui a traversé des épreuves exceptionnelles : comment accéder au mystère d’un tel passé ? J’ai été surprise de voir Amin me répondre volontiers, sans détours,comme dans une grande pureté. J’ai très vite été captivée par sa vie comme par sa personnalité. Passionnée aussi de sentir combien, à dix mille km de distance, à mille ans d’écart, on pouvait se sentir proches. Car les récits d’Amin, c’était notre époque carolingienne, le temps de nos barons francs, de leurs invraisemblables exploits de guerre, de leurs alliances défaites et refaites. C’était le temps de l’honneur, d’une indépendance farouche, face à laquelle la vie est peu de choses.

Nous avons commencé ce livre dans le désordre. La première fois que nous nous sommes attablés devant le papier blanc, dans une salle près des vieilles écuries, je lui ai demandé par quel souvenir il souhaitait commencer. Il m’a tout de suite répondu : « Je veux rendre hommage à mes compagnons de guerre. » Et il m’a raconté les combats et la mort de quelques uns de ses proches combattants. J’ai pensé à Hélie de Saint Marc et son livre, « Les sentinelles du soir », évoquant ces camarades disparus qu’un guerrier n’oublie jamais. A mon père aussi, toujours en compagnie de ces amis perdus en Indochine ou en Algérie.

Les souvenirs ont continué à remonter, au hasard de l’inspiration. Mais peu à peu, j’ai eu mes propres interrogations, celles d’une femme, à qui les exploits et la fureur des combats ne suffisent pas. Je ne voulais pas me contenter du mythe, et la figure d’Amin exilé solitaire, critiqué par beaucoup de ceux qui l’avaient admiré, m’a touchée.

Un jour il a évoqué la passion de son frère aîné pour la chasse, au temps d’une jeunesse libre dans les montagnes, avant l’invasion soviétique. J’ai pensé aux récits d’enfance de ma mère, quand ses frères partaient toute la journée chasser sur leurs terres. J’ai ressenti intimement l’injustice et la violence de l’invasion et de la guerre. Et j’ai demandé à Amin des descriptions plus précises, plus visuelles, sur cette enfance des montagnes. Cette enfance qui enracine les certitudes, cette enfance au nom de laquelle il a accepté un jour les plus durs combats. Peu à peu s’imposait en toile de fond une puissante silhouette, celle de son père, un vieillard d’allure altière, sur les photos. Bien sûr, Amin m’a présenté un héros magnifique, mais j’ai questionné certains amis qui l’avaient bien connu. C’était en effet une grande figure.

J’ai aussi essayé de comprendre la relation entre les hommes et les femmes dans cet austère pays, sans doute l’un de ceux où le cloisonnement entre les sexes est le plus opaque. Dans ce domaine, on tombe vite dans les clichés, et je ne voulais pas enfermer Amin et ses souvenirs dans une image si facilement commercialisable en Occident. Je n’oubliais pas non plus les interdits de ma propre enfance. Malgré les indéniables différences entre nos cultures, j’ai écouté Amin parler du grand respect des femmes que représente à ses yeux l’attitude culturelle de son pays… Je lui ai demandé le récit de ses mariages, consciente de questionner une intimité qu’il n’avait pas prévu de raconter dans ce livre. Il a accepté de m’évoquer pudiquement ces souvenirs-là aussi.

Il proférait souvent des accusations très dures. Ses engagements politiques ou son charisme lui ont valu des contestations, des ennemis, des trahisons parfois. Son regard n’avait pas semblé assez défavorable au régime des tâlebân, ce régime qui inspire de l’horreur à l’Occident. J’ai encore essayé d’y voir clair, j’ai cherché d’autres avis, j’ai lu aussi. Je n’ai certes pas dévoilé toutes les ombres… Comment en serait-il autrement à propos d’une guerre si cruelle ? Pourtant ses explications m’ont intéressée, il m’a semblé qu’une fois de plus certains clichés journalistiques, faciles à vendre chez nous, ne rendaient pas bien compte de la réalité locale.

J’ai connu le même étonnement quand j’ai constaté l’hostilité d’Amin à Massoud, ce commandant que la plupart des Français considèrent comme un grand héros. Son point de vue m’a semblé important. J’ai écouté.

Progressivement, une difficulté est apparue. Dans ce livre, le projet d’Amin était de laisser son témoignage et sa vision politique sur une époque déchirée dont il avait été acteur et témoin privilégié. Tandis que mon projet, c’était le portrait et le destin d’un homme. Parfois, notre attelage ressemblait à celui d’un chameau et d’une chèvre… ! Tant bien que mal, nous avons cependant avancé. Mais sur cinquante années de vie, avec tant d’évènements importants ou intéressants, les choix étaient bien difficiles...

Aujourd’hui l’Afghanistan semble s’enfoncer toujours plus dans le chaos. Amin reste profondément blessé par son pays tragique, et j’ai le sentiment que les évènements lui donnent souvent raison… Puissent enfin les Afghans, tout en s’adaptant au monde actuel, retrouver la puissance sereine de leurs traditions, comme les chante entre autres l’écrivain afghan Atiq Rahimi, comme les vantaient les heureux voyageurs occidentaux des années 60. Puissent enfin les Afghans rebâtir un jour leur cohésion et se forger le destin qu’ils se seront librement choisi.

Quant à Amin, vous l’avez peut-être croisé un jour sans le voir, entre deux métros parisiens, un peu préoccupé, l’air ailleurs… Vous êtes sans doute passé, ignorant que vous veniez de croiser la route d’un roi Arthur, d’un homme qui a fasciné beaucoup de ses contemporains, avant de livrer son combat le plus dur, celui du retour à une vie ordinaire.

Christine de Pas.